Les Grands textes en plein rodage

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Article paru dans Le Courrier du

Les Grands textes en plein rodage

GENEVE Depuis septembre 2011, l’étude des «Grands textes» – religieux ou non – est entrée au programme du Cycle. Une conférence se demande aujourd’hui pourquoi il faut parler des faits religieux à l’école.
 

La Bible et le Coran, les mythes amérindiens, le code d’Hammourabi ou la Déclaration des droits de l’homme: au Cycle d’orientation, l’enseignement du fait religieux passe depuis septembre 2011 par l’étude des «Grands textes» qui ont marqué les civilisations. Leur enseignement a été confié aux profs d’histoire. Certains d’entre eux jugent l’exercice difficile.
A noter qu’aujourd’hui même, le Département de l’instruction publique, en collaboration avec le Groupe citoyen «Culture religieuse et humaniste à l’école laïque», mène une conférence-débat intitulée Parler des faits religieux à l’école: pour quoi faire?. L’occasion de thématiser cet enseignement qui n’en est encore qu’à ses débuts.
Les Grands textes? De la 9e à la 11e année, les élèves abordent les grandes questions existentielles avant d’être confrontés au fondement du lien social puis à la question de l’altérité et des droits humains, dans une perspective comparatiste.
Thomas, prof d’histoire qui arrive au terme de sa seconde année d’enseignement des Grands textes, ne le cache pas: le décalage entre ceux-ci et la réalité pédagogique du cycle lui semble trop importante. «Cette brochure est le fruit d’un magnifique travail universitaire, mais nos élèves ont bien du mal à y entrer, malgré le travail de vulgarisation mené par une commission ad hoc.» Cette commission a déjà procédé à des ajustements en fonction des retours des enseignants, précise-t-il, et ce travail se poursuit. «J’ai étudié Montesquieu au collège, par exemple. Aujourd’hui, je dois aborder sa pensée avec des élèves qui ont parfois encore de la difficulté à lire.» Pour Thomas, si les textes-sources sont précieux, d’autres moyens doivent pouvoir être utilisés, ce que les directives initiales – assouplies depuis – ne permettaient pas. «On peut partir d’un texte bouddhiste pour aborder cette philosophie, bien sûr. Mais la complexité des textes amène une résistance, d’autant que certains enseignants sont peu à l’aise avec les thématiques religieuses.» Thomas s’interroge sur le niveau d’exigence visé: «Le climat très sensible qui entoure l’enseignement religieux à Genève pourrait expliquer le souhait d’une caution universitaire.» Rares sont les élèves qui peuvent expliquer ce qu’est une mosquée ou une synagogue, le sens de Pâques: «Ne faudrait-il pas débuter par là?» D’autres enseignants en histoire, à l’image de Solange, estiment pouvoir tout à fait, pour élaborer leur cours, se baser sur ces textes «qui obligent à clarifier ce qui relève du savoir ou de la croyance».

Faire des liens
La Fédération des associations des maîtres du Cycle d’orientation (Famco) s’inquiète elle aussi de la difficulté d’accès aux Grands textes pour les élèves. Et les enseignants interrogés au printemps dernier déplorent la surcharge qui résulte de cette nouvelle tâche, particulièrement sensible dans le cadre d’une réforme plus globale du cycle qui les mobilise ailleurs. «Pour parler correctement du texte védique Rig Veda, par exemple, le travail de remise en contexte sera très important, note Salima Moyard, enseignante au cycle. Ou pour amener l’élève à construire une réflexion autour de la mort, il faut lui apprendre à se décentrer pour comparer sans juger, au lieu de seulement apprendre, ce qui demande du temps.» Ce dont les enseignants en histoire se plaignent de manquer. Ils sont censés consacrer aux Grands textes environ un quart de leurs heures – une façon d’affecter au fait religieux une dotation horaire qui lui manque. La Famco critique aussi la conception de cet enseignement. «Aujourd’hui, il doit fonctionner en vase clos tout en utilisant les heures d’histoire. Nous demandons que l’étude des textes soit intégrée au programme pour pouvoir faire des liens avec le cours d’histoire.» La commission chargée d’élaborer le corpus a d’ailleurs «choisi volontairement des textes qui soient utiles aux historiens et leur permettent de faire des allers-retours avec leurs cours», souligne l’expert et professeur d’histoire des religions Philippe Borgeaud. «Ce corpus amène une dimension comparatiste qui participe au renouvellement de la perspective historique actuelle des enseignants.» Une formation continue facultative est aussi proposée.

L’altérité par le texte
Alors que certains préfèreraient des approches plus descriptives et factuelles, le professeur de sciences des religions tient précisément à l’approche par les textes. «Rien de tel que la ‘rugosité’ du texte pour faire comprendre l’altérité: Quand l’Epopée de Gilgamesh parle des pleurs du héros, elle le fait ‘à la mésopotamienne’, comme aucune autre culture ne le fera. Chacune révèle une façon différente d’être au monde.» I
20 avril 2013, 9h-14h, conférence-débat Parler des faits religieux à l’école: pour quoi faire?, Uni-Dufour (24, rue Général-Dufour), Genève
www.ge.ch/dip/

Des textes séculiers pour parler du fait religieux?
Alors que le corpus des Grands textes fait cohabiter Rousseau et la Bible, Simone de Beauvoir et le Coran, peut-on vraiment encore parler d’enseignement du «fait religieux»? «Oui et non, répond un enseignant en histoire. Ces textes interrogent les fondements de la société et divers penseurs ont à intervenir là-dessus.» En revanche, il regrette ce qu’il considère comme une certaine «frilosité: on parle autant ‘autour’ de la religion, que ‘de’ la religion.» Les textes ont été choisis au cours d’un long processus scientifico-pédagogique. Pour le professeur honoraire d’histoire des religions Philippe Borgeaud, expert à la commission, oui, nous sommes bien dans le fait religieux. «A la genevoise, précise-t-il. Genève a choisi une voie non confessionnelle et non catéchétique, caractérisée par un regard anthropologique, culturel, sur les textes.» D’ailleurs, «la notion même de texte sacré est compliquée. Un exemple: on a pu gloser sur la présence de tel texte tahitien dans le corpus alors que sa représentativité dans la culture tahitienne est évidente. Là-bas, le texte est dans toutes les bibliothèques, aux côtés de la Bible.» dhn

Article paru dans Le GHI du 25 avril 2013 Pascal Décaillet

Bien sûr qu’il faut enseigner le fait religieux

Pourquoi diable, à Genève, tout ce qui touche à la religion, et parfois même jusqu’à la seule évocation de ce mot, est-il à ce point explosif? Il existe chez nous une loi de séparation, datant de 1907, je la salue, et considère le principe de laïcité comme le seul nous permettant, en République, de vivre ensemble en se respectant mutuellement. Je n’aurais pas l’idée, une seule seconde, de réclamer le retour à des régimes de religions d’Etat, ni même de religions préférentielles. L’Etat est une chose. Les différentes Eglises ou communautés spirituelles en sont une autre, c’est entendu.

Mais je reviens à la question: pourquoi certains, à Genève, sont-ils à ce point crispés dès qu’on leur parle de religion? Ainsi, l’enseignement dit du «fait religieux». Il doit être culturel, c’est clair, historique, philosophique, il doit ouvrir aux élèves des horizons sur ce qu’ont été, et sont encore, les grands courants spirituels sur la planète. Loi de 1907 oblige, il n’est évidemment pas question que cet enseignement soit prodigué «pro domo» par des acteurs religieux que seraient, par exemple, des prêtres, des pasteurs, des rabbins, etc. En clair, pas question de profiter de ces cours pour profiter, en passant, derrière la cravate, de faire de la propagande pour sa chapelle.

Une fois ces garanties posées, il me semble que c’est parfaitement jouable. Mais non ! Pour certains laïcards, entendez par là les ultras de la laïcité, les partisans de cet enseignement seraient à chercher dans un «lobby interreligieux» qui, à Genève, se tiendrait les coudes pour retrouver à tout prix une influence perdue. A cet égard, la manière dont Yves Scheller, président de l’Association suisse pour la laïcité, pourtant un homme d’intelligence et de culture, a instruit, samedi 20 avril à Forum (RSR), un véritable procès d’intention au pasteur Roland Benz, est inquiétante. A croire que chez certains, la seule évocation du fait religieux provoque immédiatement urticaire et démangeaisons. Comme si on ne pouvait même plus discuter. La question religieuse à Genève mérite beaucoup mieux que ces anathèmes d’entrée.

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