Jean Jaurès, il y a 110 ans…

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2018 s’ouvre, c’est l’occasion de relire les mots de Jean Jaurès à propos de la neutralité, dans la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur du 11 octobre 1908.

Bonne année !

Jean Jaurès

Homme politique né le 3 septembre 1859 à Castres et mort le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est l’une des figures majeures du socialisme français. Orateur brillant, cet homme politique prit la défense des plus faibles, des ouvriers jusqu’au capitaine Dreyfus.

De la neutralité

Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur
11 octobre 1908

L’hypocrisie de ses origines suffirait à condamner la campagne pour «la neutralité scolaire». Cette neutralité est demandée d’abord par ce parti clérical qui, lui, essaie d’imposer ses conceptions, ses dogmes, à la vie, à l’histoire et à la nature elle-même. Ne pouvant plus emplir tout l’enseignement de sa pensée despotique, il veut du moins que l’enseignement de sa pensée soit vide. A ce parti clérical se joignent des alliés à peu près aussi suspect : ce sont ces bourgeois au républicanisme conservateur qui, tant qu’ils se sont crus les maîtres définitifs de la République etde l’école, se sont servis de l’enseignement pour leur desseins bornés. Ils y ont propagé un anticléricalisme souvent subalterne, superficiel et frivole, et une forme de patriotisme étroite, basse, haineuse, exclusive, qui n’avais rien de commun avec ce patriotisme supérieur, “le patriotisme européen”, dont M. Pichon parlait l’autre jour, sans savoir d’ailleurs ce qu’il disait.
Maintenant que ces faux libres penseurs et ces nationalistes inavoués voient l’esprit nouveau dont se pénètrent les instituteurs, un esprit largement humain et socialiste, ils craignent que, par eux, cette pensée nouvelle se communique aux enfants du peuple : et il réclament soudain une neutralité qu’ils ont

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si longtemps violée et qui n’est que le bâillon sur des bouches dédaigneuse des vieux mots d’ordre.
Mais cette neutralité a des vices plus profonds. Elle aurait ce double efffet désastruex de réduire au minimum la valeur des instituteurs.
Un jour viendra sans doute (M.Lavisse lui-même l’a annoncé naguère dans son discours aux écoles de Nouvion) où l’enseignement primaire sera élargi. La durée de la scolarité sera accrue, et une vue d’ensemble du mouvement humain sera présentée aux écoliers. Une idée générale de l’histoire des religions entrera nécessairement dans ce programme, car elles sont un des faits essentiels, peut-être sont-elles le fait essentiel de l’histoire humaine. Ce jour-là, inévitablement l’instituteur rencontrera des problème où il sera exposé sans cesse à heurter la «neutralité», par le simple énoncé des faits désormais acquis par la science.
Notez qu’il pourra exposer ces faits, résumer par exemple l’histoire des livres sacrés de Judée, sans blesser en rien les croyances même religieuses. Il pourra montrer, d’après résumé qu’a publié récemment M. Guignebert, que les diverses parties de la Bible se réfèrent à d’autre dates que celles que leur assigne communément l’Église. Mais, quels que soient les résultats de la critique historique, c’est un fait aussi, et nullement négligeable, que les livres hébreux ont exercé une profonde influence sur les esprit et sur les consciences. C’est un fait que le messianisme hébraïque, appel douloureux et véhément à la justice de l’avenir, s’est élargi, dans la pensée du Christ, en un messianisme universel, à la fois humain et cosmique, qui affirme que le monde humain et tout

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l’univers même seront renouvelés pour se conformer à la justice et à l’amour. Et ce prodigieux élan vers l’avenir, transmis à la science moderne et à la démocratie socialiste, lui a communiqué une sorte de frisson religieux.

C’est un fait que les plus grands et souvent les plus libres esprits, sans se laisser arrêter aux difficultés critiques et aux contradictions des textes, ont puisé à des sources ardentes, C’est un fait qu’aujourd’hui encore bien des chrétiens, ou d’origine protestante comme M. Wilfrid Monot, ou d’origine catholique comme le groupe de M. Loisy, croient, tout en acceptant les résultats de la critique moderne, que des vérités d’ordre transcendant se sont révélées dans un mouvement historique.

Quant l’instituteur exposera, à propos de l’histoire de la Judée et de ses livres religieux, les résultats de la critique de l’exégèse, il aura présent à l’esprit tous ces faits : et sans rien atténuer de la vérité sceintifique et objective, il saura, par scrupule de vérité totale et humaine, éviter toute ironie offensante, toute forme de négation brutale et définitive.

Il indiquera aux enfants que c’est leur conscience, affranchie de toute contrainte, que c’est leur esprit développé par la réflexion, par l’étude, par l’expérience de vie, qui statuera sur ces grands problèmes. Ainsi, les questions les plus délicates, celles que la théorie de la neutralité entend proscrire, pourront entrer un jour dans le cercle élargi de l’enseignement primaire, sans qu’aucune conscience ait le droit de protester. Qu’on ne croie pas ces vérités complexes, où le souci de la réalité objective se concilie avec le respect de toutes les hautes et mystérieuses aspiration, dépassent l’intelligence des enfants. Elle

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a parfois des intuitions surprenantes, de merveilleux pressentiment. L’autre jour, deux enfants de dix ans, qui ne sont pas particulièrement méditatifs, mais très remuants, au contraire, très épris de jeu, m’ont posé coup sur coup deux questions qui révèlent à quelles profondeurs descend spontanément la pensée enfantine. L’un d’eux me demanda brusquement _ Est-ce que la vie n’est pas un rêve? Peut-être que nous rêvons en ce moment-ci. Et l’autre, ayant entendu parler de Jupiter comme un Dieu adoré par les anciens, me dit tout à coup : Est-ce qu’il a existé? le contenu de ces deux questions est énorme; et il sera possible, même avec les enfants, de porter l’enseignement assez haut pour que les vérités scientifiques les plus directement contraires à quelques-unes des notions inculquées à leur esprit par la famille ou par l’Église affranchissent et fortifient leur pensée sans la meurtrir. J’ai pris l’exemple difficile, le plus redoutable. Ce n’est donc pas en mutilant et abaissant l’enseignement par un système de neutralité tyrannique et inquisitoriale, c’est en l’agrandissant, au contraire, et en l’élevant, qu’on évitera toute violence aux esprits.
Je voudrais montrer dans mon prochain article comment la «neutralité» abaisserait le niveau de pensée et de savoir des maîtres.

« Il n'y a que le néant qui soit neutre » - Jean JAURÈS (1908)

« La plus perfide manœuvre du parti clérical, des ennemis de l’école laïque, c’est de la rappeler à ce qu’ils appellent la  »neutralité », et de la condamner par là à n’avoir ni doctrine, ni pensée, ni efficacité intellectuelle et morale. En fait, il n’y a que le néant qui soit neutre […].

Rien n’est plus facile que cette sorte de neutralité morte. Il suffit de parcourir la surface des choses et des événements sans essayer de rattacher les faits à des idées, d’en pénétrer le sens, d’en marquer la place […]. Le difficile, au contraire, pour le maître, c’est de sortir de cette neutralité inerte sans manquer à la justice. Le difficile – par exemple – c’est de glorifier la tolérance sans être injuste avec les hommes qui longtemps ont considéré la persécution comme un devoir dans l’intérêt même des âmes à sauver […].Qu’est-ce à dire ? C’est que la conscience humaine ne s’élève que lentement, douloureusement, à certains sommets. Il convient à l’historien, à l’éducateur, d’être indulgent à ceux qui s’attardèrent dans des préjugés funestes, et de glorifier d’autant plus ceux qui eurent la force de gravir des sommets, de glorifier surtout la beauté même de l’idée.

Mais qui ne voit que cet enseignement, où l’équité est faite non d’une sorte d’indifférence, mais de la plus large compréhension, suppose chez le maître une haute et sérieuse culture ?Cette façon d’enseigner l’oblige à un perpétuel effort de pensée, de réflexion, à un enrichissement constant de son propre esprit […]. Mais le sentiment même de cette difficulté sera pour l’instituteur un stimulant admirable à l’étude, au travail, au progrès incessant de l’esprit. La neutralité, au contraire, serait comme une prime à la paresse de l’intelligence, un oreiller commode pour le sommeil de l’esprit ».

Jean Jaurès, « Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur », octobre 1908.

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